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Le Guide du Routard Insolite : comment prendre le métro parisien comme un autochtone

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Vous aimez les expériences qui sentent bon l’adrénaline et l’aventure ? Ce guide est fait pour vous ! Aujourd’hui, nous allons vous entraîner dans cet endroit sombre et dangereux que vous avez toujours voulu découvrir : le métro parisien. Pour vivre pleinement cette expérience unique et vous en sortir en un seul morceau, suivez le guide !

 

La première étape consiste à identifier clairement une station de métro. L’œil averti saura déceler l’écheveau de signes qui indiquent qu’une station de métro n’est pas loin. Généralement, elle se présente sous la forme d’un gouffre béant qui s’enfonce dans le sol, accompagnée d’un encorbellement d’escaliers, mécaniques ou non. Faites toutefois attention à ne pas confondre la station de métro avec l’entrée d’une cave mal entretenue. Pour être sûr de votre coup, sachez qu’elle est généralement surplombée d’un gigantesque « Métropolitain » jaune, enrubanné de barres métalliques vertes. Ne vous y trompez pas, « métro » n’est que l’abréviation de « métropolitain », vous êtes au bon endroit ! Si votre vue vous fait défaut, sachez qu’il est également possible de la reconnaître à l’odeur. Aux abords de la station, et plus encore en son sein, vous serez agressé par de violentes fragrances de pisse froide, de crasse et de transpiration qui vous donnerons, au mieux, l’indication que vous êtes arrivé à bon port, au pire… et bien, espérons que vous ayez l’estomac aussi aventureux que vous. Enfin, dernier indice, la station de métro engloutit et dégueule sans discontinuer une quantité de gens à l’aspect patibulaire, communément appelé « usagers » ou « parisiens ».

Maintenant que vous l’avez en face de vous, il vous faut surmonter votre possible appréhension pour vous jeter en terre inconnue. Mais pas de panique, nous sommes là pour vous guider pas à pas. Commencez donc par travailler votre attitude : mettez vos poings serrés dans vos poches, rentrez les épaules, baissez la tête pour regarder les quelques centimètres devant vos chaussures et, bien entendu, arborez une mine d’enterrement. Si vous voulez parfaire votre insertion et ne pas ressembler au touriste que vous êtes, vous pouvez opter pour un léger maquillage marron et bleu sur le dessous de l’œil. L’effet « valise » sera saisissant de réalisme et devrait vous faire accepter du plus grand nombre.

 

Vous êtes prêt ? Alors il est temps de vous glisser parmi la foule des usagers. Restez tout de même sur vos gardes, les choses peuvent vite déraper. Marchez d’un pas vif, soyez sûr de vous en descendant les escaliers, puis avancez jusqu’à la file du guichet automatique. Pour pénétrer le saint des saints, il vous faut en effet vous munir au préalable d’un droit d’entrée nommé « ticket », que vous pourrez acquérir auprès de cette machine. N’hésitez pas à pousser des soupirs réguliers et sonores, à regarder votre montre toutes les trente secondes ou à taper du pied en cadence jusqu’à ce que vous soyez en face de la machine. C’est un rituel très apprécié des autochtones ! Une fois en face de la machine, vous pourrez vous sentir perdu mais ne le montrez surtout pas. Naviguez à l’aide de votre doigt à travers les menus jusqu’à obtenir votre ticket. Appuyez fort et plusieurs fois, ces machines ont l’habitude d’être maltraitées et ne répondent qu’à la violence. Si vous êtes un habitué des voyages périlleux et des situations comme celle-ci, vous pouvez envisager de prendre directement un carnet de tickets, afin de passer cette étape lors d’un prochain voyage. Mais nous le déconseillons fortement aux débutants. L’ensemble de l’opération « achat d’un ticket » ne doit pas excéder les trois minutes. Au-delà, nous ne garantissons pas votre sécurité. Vous pouvez vous retrouver pris à parti par un autochtone voulant affirmer sa supériorité lors du rituel d’attente par une altercation verbale en votre défaveur. Si d’aventure cela devait vous arriver, ne jouez pas au héros : fuyez ! Il est peu probable que votre agresseur vous suive : il risquerait de perdre sa place dans la file d’attente. Dans le cas contraire, la densité de la foule devrait vous permettre d’échapper facilement à son regard.

Une fois votre achat effectué, gardez votre ticket en main, mais pas non plus à la vue de tous, afin d’éviter les tentations. Fermez donc votre poing sur votre prise et gardez-la dans votre poche. Suivez alors le courant de la foule jusqu’à un ensemble de sas métalliques. Ils sont là pour protéger le métro de l’intrusion d’étrangers qui ne sont pas munis comme vous l’êtes maintenant du fameux ticket, véritable sésame de cette aventure souterraine. Avancez-vous jusqu’à l’un des box, tout en prenant bien garde de suivre le rituel d’attente. Insérez le ticket dans la fente prévue à cet effet et regardez-le s’y engouffrer puis rejaillir dans votre direction. Vous devez le récupérer pour activer le basculement de la barrière et l’ouverture des portes du sas. Franchissez-les donc en prenant bien garde de ne pas vous blessez. Cela vous handicaperait grandement dans la suite de votre périple. Conservez précieusement le ticket, il sera nécessaire à votre sortie.

 

Voilà ! Vous êtes dans le métro ! Mais ne vous attardez pas encore. Il en va de votre survie. Suivez donc les couloirs et prenez une destination au hasard. Montez ou descendez les escaliers qui se trouveraient d’aventure sur votre route. Longez les couloirs à la vitesse soutenue de ceux qui vous entourent sans vous souciez du quai que vous allez rencontrer à la fin. Après tout, votre véritable voyage est ici, non dans la destination de votre rame de métro. Un jour, peut-être, connaîtrez-vous les arcanes secrètes de la navigation dans ce gigantesque complexe souterrain, mais aujourd’hui contentez-vous d’avancer. Gardez à l’esprit que la moindre hésitation de direction, le moindre ralentissement ou pire encore, la moindre tentative de fendre la foule en sens inverse pourrait vous valoir immédiatement l’hostilité de l’ensemble des usagers autour de vous. Croyez-moi, ce n’est pas ce que vous voulez ! Même nos experts les plus chevronnés évitent de se mettre dans ce genre de situation, tant les chances de survie sont minces. Il se peut que lors de votre périple vous vous trouviez face à un autodidacte qui s’est cru plus malin et n’a pas suivi les conseils de sécurité que nous vous avons donnés. Surtout ne lui venez pas en aide. Il est déjà condamné et vous ne feriez que courir à votre perte !

Si vous suivez bien tous nos conseils, vous devriez vous retrouver dans une espèce de caverne, beaucoup plus grande que les boyaux que vous avez arpentés jusqu’alors. C’est-ce que l’on appelle « le quai ». Ici, vous pouvez faire une halte pour admirer le panorama et l’architecture tout en simplicité du lieu. Admirez donc cette voute carrelée d’une rusticité très emblématique de la période d’après-guerre. Vous pouvez voir des deux côtés une tentative d’enjolivement de la voûte à travers le nom de la station en carreaux de couleurs. Notez également les affiches publicitaires à demi arrachées, et parfois couvertes de spécimens d’art de rue prenant la forme de moustaches, de pénis ou d’inscriptions diverses, non initialement prévues sur la publicité. Cette dégradation publique du lieu est symptomatique de la violence toute primitive du métro. L’odeur, le comportement de meute de la foule, l’attitude ostensiblement hostile de l’usager sont autant de signes d’une civilisation tribale basée presque exclusivement sur la part de bestialité brutale de l’homme. L’homme fort comme prédateur de l’homme faible. A vous de montrer que vous n’êtes pas une proie si vous voulez poursuivre votre périple.

Vous noterez au centre de la caverne une partie plus basse dans laquelle sont boulonnées une série de tiges métalliques. Ces tiges se regroupent par deux pour former une voie de chemin de fer. Il s’agit là d’un exemple tout à fait fascinant d’utilisation à long terme d’une technologie datant du début du XIXème siècle, pourtant parfaitement obsolète à l’heure actuelle. Ces voies continuent et disparaissent dans la pénombre des deux tunnels s’ouvrant de part et d’autre du quai. Le contraste des lumières blafardes et hypnotiques des néons qui éclairent le quai et de la noirceur des abîmes dans lesquelles les voies ferrées se jettent est l’une des grandes merveilles de ce lieu exceptionnel. La symbolique de l’opposition du bestial à l’humain trouve ici toute sa splendeur. Bientôt, la rame de métro vous emmènera dans les obscures profondeurs de l’âme humaine. Surtout, ne vous rendez-pas à pied sur ces voies, vous risqueriez de n’y trouver qu’une fin tragique malgré l’aventure extraordinaire que serait une promenade de ce type.

Mais en attendant qu’un métro fasse halte à votre hauteur, prenez le temps d’examiner les usagers autour de vous. Le rituel d’attente est ici particulièrement respecté. Si vous êtes assez attentif, vous surprendrez peut-être des regards fiévreux vers le tableau d’affichage indiquant le moment du passage de la prochaine rame. Remarquez le silence presque religieux des autochtones. Seuls les jeunes qui ne sont pas encore rentrés dans l’âge adulte semblent avoir le droit de glousser et de parler fort dans ce lieu presque sacré, véritable cathédrale urbaine du travailleur pressé, sous le regard de désapprobation des plus vieux. C’est peut-être là la marque de l’insouciance enfantine de ces adolescents, ou bien celle d’une provocation à l’ordre établi annonçant qu’ils sont prêts à effectuer le rite de passage à l’âge d’homme. Les experts sont encore divisés sur la question.

Il se peut que quelques marginaux, avinés et sans le sous, réclament de l’attention à grand cri dans l’indifférence générale. Ces parias semblent être parfaitement invisibles aux yeux de tous, comme s’ils n’existaient tout simplement pas. Seul des mouvements de tête, cherchant à fuir l’odeur soutenue qui se dégagent de leurs oripeaux, prouvent que les autochtones sont sensibles à leur existence. Surtout, ne laissez pas parler votre sensibilité et respectez la coutume. Les autochtones vous reconnaîtraient immédiatement comme un étranger si vous veniez à avoir un comportement jugé amical avec eux. Sachez d’ailleurs que si une attitude indifférente peut vous attirer quelques jurons croustillants de la part des parias, l’attitude contraire pourrait vous valoir bien plus d’ennuis encore. Vol, extorsion, voire amitié collante non consentie de votre part peuvent vous tomber dessus si vous ne respectez pas nos conseils. Si les parias ne semblent pas vouloir partir de votre environnement proche et continuent de vous solliciter malgré votre mutisme, vous pouvez tenter un mouvement de tête négatif couplé d’un regard noir, et si vous l’osez, intimez-lui l’ordre de déguerpir d’une voix claire et assurée. Fiez-vous au jugement des usagers autour de vous quant au comportement adéquat.

 

Il est possible qu’une rame de métro arrive sur le quai d’en face, avant que vous n’ayez pu en voir une sur votre propre quai. C’est l’occasion d’admirer l’allure générale de la rame avec un angle idéal. Elle est composée d’une série de wagons à la forme parallélépipédique sommaire et un peu rustre. Elles sont généralement d’un blanc vieilli par des décennies de bons et loyaux services, soutenu par un liseret d’un vert pâlot. Quelques manifestations d’art de rue peuvent aussi orner leurs flancs ou leurs vitres. Si vous y lisez des insultes, ne le prenez pas personnellement, il y a vraiment très peu de chance qu’elles aient été écrites à votre intention. Notez que dans la voiture de tête, la place laissée aux usagers est légèrement moins grande. Cet inconfort est la résultante de l’existence d’une petite cabine sombre, fermée de l’intérieure, dans laquelle se trouve un homme seul. C’est le conducteur. C’est à lui que revient la lourde de tâche de se repérer dans les boyaux obscurs et les entrelacs de voies ferrées afin de conduire l’ensemble des usagers à bon port. Lorsque vous monterez enfin dans votre rame, il vous faudra placer une foi inébranlable dans les aptitudes d’orientations de votre conducteur, si vous ne voulez pas céder à la panique du voyage. Vos observations devront être rapides car la rame ne reste jamais plus d’une minute à quai. Une fois l’échange d’usagers terminés, elle repart aussi vite qu’elle est apparue, laissant derrière elle un quai qui se vide rapidement des voyageurs qu’elle a déposés. Celui-ci ne restera pourtant pas déserté longtemps. Bientôt, une nouvelle grappe humaine se formera dans l’attente de la prochaine rame. Le métro des Danaïdes.

Soudain, vous entendez le sifflement léger du vent à travers les tunnels, bientôt suivi d’un mouvement d’air qui vous ébouriffe jusqu’à vous glacer la nuque. Le sifflement s’amplifie jusqu’à se muer en un grondement sourd et rapide, comme celui d’une marée métallique déferlant sur votre carcasse transie de peur. Entre bousculades et brouhaha, la foule d’usagers se précipite comme un seul homme vers la bordure du quai, au risque d’y tomber. L’excitation est à son comble. Laissez-vous entraîner par la foule et tentez d’oublier votre sentiment d’oppression en jouant des coudes pour vous placer aussi près du bord que possible sans toutefois vous trouver en première ligne.

Tournez la tête sur votre gauche pour admirer l’entrée spectaculaire de la rame de métro. Autour de vous, la foule piaffe d’impatience en se resserrant un peu plus encore autour de vous. Sitôt votre coursier arrêté à quai, vous verrez les portes s’ouvrir et une foule d’usagers bondir hors de la rame comme un diable hors de sa boîte. C’est l’heure de la confrontation ! D’un côté, les usagers du quai font le forcing pour s’approcher des portes et grimper dans les wagons de peur que le conducteur ne reparte en les laissant à quai ; de l’autre, les usagers du wagon essayent tant bien que mal de fendre la foule pour s’extraire de la rame avant que le conducteur ne les prenne au piège pour une station supplémentaire. Dans chaque camp, les hommes placés en première ligne jouent un rôle décisif. Côté wagon, un premier groupe d’usagers tente une percée aussitôt repoussé par le bouclier humain des usagers du quai. Les corps se choquent et s’entrechoquent dans un balai guerrier millénaire. Le quai recule sous l’assaut des usagers du wagon, transformés en bélier organique. Bientôt, des colonnes se forment depuis les portes de la rame vers la bordure extérieure du quai. Les défenses des usagers du quai sont percées mais la lutte continue. Déjà, les premiers réussissent à s’engouffrer dans la rame. La ligne de front se meut en une véritable débandade lorsque les derniers usagers sortent du wagon. Aussitôt, la foule du quai se précipite vers les portes ouvertes dans l’espoir d’obtenir une place.

Et c’est un tout autre combat qui s’engage, fratricide cette fois. On pousse, on bouscule, on rue sauvagement contre tout ce qui est autour de soi. Des écharpes se dénouent, des sacs se coincent, des pieds sont écrasés, des cris se font entendre. Plus rien n’existe d’autre que cet instinct primaire qui vous pousse à rentrer quoi qu’il en coûte.

C’est ici l’un des points les plus dangereux de votre périple. Surtout, ne prenez pas part à la première bataille ! Vous n’êtes pas taillé pour cela et amoindririez vos chances pour le second assaut. Attendez sagement que les usagers de la rame soient tous sortis en vous laissant porter par les mouvements de la foule autour de vous. Attendez votre heure et tenez-vous prêt ! Vous aurez alors un avantage décisif, vous serez encore frais par rapport à ceux qui se sont jetés dans la mêlée de toute leur force. Normalement, vous devriez être plus proche de la porte que lorsque les manœuvres ont commencé. Il est temps pour vous de déployer un éventail satisfaisant de vos capacités physiques pour grimper dans cette rame ! N’hésitez pas à faire preuve de brutalité si nécessaire. C’est la loi du plus fort qui commande ici. Repérer les faibles que vous pourrez vaincre facilement afin de maximiser vos chances de victoire.

Si vous ne réussissez pas à monter, il vous faudra attendre la prochaine rame, mais vous serez alors dans la situation délicate de la première ligne. Mieux vaut alors reculer sur le quai et attendre qu’une quantité raisonnable d’usagers prennent les places les plus dangereuses avant de retenter un nouvel assaut vers la rame.

               

Ça y est, vous avez franchi cette marche et vous grimpez enfin dans le wagon. Vous remarquerez un certain nombre de places assises. Ne vous risquez pas à tenter la moindre approche, à moins d’être absolument certain qu’il n’y a personne pour vous disputer le droit de poser vos fesses sur le morceau de banquette usée que vous avez choisi. Sinon, assistez à cette dernière bataille rangée qu’est la ruée vers les sièges et regardez les mines dépitées de ceux ont été pris de vitesse. Restez donc debout et placez vous, si vous le pouvez, contre les baies vitrées pour profiter de la vue. Accrochez-vous fermement à l’une des barres métalliques prévues à cet effet, sous peine de voir votre sens de l’équilibre mis à mal par les secousses imprévisibles de votre véhicule. Autour de vous, la hargne et l’agressivité ont fait place à la lassitude et à la fatigue. Les yeux vitreux pourtant grand ouverts des usagers ne sont rien d’autre que des murs inflexibles qu’aucun regard ne peut pénétrer. L’après bestialité. Le néant. L’abandon, même. Il règne comme une atmosphère de paix. Cette pesante accalmie, comme un après-midi d’été trop chaud, où la torpeur s’empare des sens et des corps pour ne laisser qu’un silence en signe de plénitude, rôde autour de vous et menace de s’emparer aussi de votre esprit pour vous transformer en une marionnette indolente. Laissez vous aller, mais contrôlez tout de même votre transe. S’il le faut, entrouvrez une fenêtre à soufflet et laissez le vent frais ranimer vos sens endommagés jusqu’à la lisière de la conscience.

Par la fenêtre défilent les murs sombres des longs couloirs souterrains, faiblement éclairés. Vous croiserez d’autres rames, filant à vive allure vers des destinations inconnues. Picpus, Chaussée d’Antin, Place d’Italie… Des noms dont les intonations sont autant de promesses d’exotisme. Vous apercevrez peut-être ces travées secrètes qui partent des voies ferrées vers les tréfonds de Paris, fins couloirs de mineurs où deux individus ne marcheraient pas de front. A quoi servent-ils ? Qui les arpentent et dans quels buts obscurs ? Déjà vous imaginez la ville secrète que vous trouveriez au bout de ces allées, toute vibrante des courses effrénées de ces chevaux métalliques presque sauvages. Vous imaginez le complot incroyable de cette Atlantis moderne, ville dissimulée sous la ville, l’apogée de la civilisation cachée derrière un voile de crasse et de banalité. Ces gens, autour de vous, sont-ils complices ? Sont-ils là pour donner le change ? La fièvre vous gagne et vous vous mettez à regarder défiler les stations et les gens d’un regard hagard, perdu dans vos fantasmes urbains.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Derrière la brutalité et l’agressivité des usagers se cache ce pourquoi vous êtes là : la part de rêve solidement boulonnée aux ronflements hypnotiques des pneumatiques de la rame sur l’acier. Chacun, retranché derrière un masque de glace, déroule le fil de ses rêves à 80km/h. Avec stupeur, vous vous rendez compte que les usagers sont humains, finalement. Ici, le temps se dilate entre courses effrénées dans la pénombre du dédale ferroviaire et attente interminable de soixante secondes à quai : le temps devient espace, l’espace devient vide et la pensée partout s’envole. Lorsque vous sortirez tout à l’heure, vous serez plus vieux de quelques dizaines de minutes et de plusieurs vies. Dans un coin, un couple se bécote. Rivé l’un à l’autre, ils ne connaîtront que l’abandon des sens mais pas celui, infiniment plus riche, du vagabondage de l’esprit. Les muscles se détendent, les paupières se ferment. Si vous le pouvez, vissez dans vos oreilles un quelconque dispositif acoustique. Dans une synesthésie toute contrôlée, la musique guidera vos pensées et lorsque vous serez bien loin de cette aventure, elle vous ramènera ici en un battement de cœur à trois temps.

 

Continuez vos rêveries jusqu’au terminus. Sans adversaire, furieux de ne pas pouvoir accéder plus vite à leur tranche de sublime, la torpeur qui est la vôtre vous habitera plus longtemps. Laissez donc passer les usagers pressés, qui ont l’habitude de retrouver l’urgence du quotidien à la seule évocation du nom de leur station, pour sortir le dernier de votre portion de rame. Marchez sans vous presser sur le quai désert en direction d’un escalier de sortie. Dans l’artère principale de la station, les gens marchent à vive allure autour de vous comme s’il s’agissait d’un film dont on accélérait la bande. Machinalement, vous avez pris la cadence. Pour ne faire qu’un avec la foule qui vous pressure, sans doute. Doucement, la torpeur se lève et vous sentez de nouveau la sueur et le stress autour de vous. Le box métallique vous attend. Retrouvez votre ticket et insérez-le dans la machine. Une fois la frontière franchie, le ticket ne vous est plus d’aucune utilité. Mais il est fort à parier que vous le conserverez, n’est-ce pas ? Dirigez-vous vers la sortie en acclimatant progressivement vos yeux à la lumière naturelle.

Une fois que vous êtes dehors, marchez doucement à travers les rues. Longez un morceau de Seine ou de Grand Boulevard. Sentez la vie grouiller autour de vous : les commerces, la circulation, le bruit. Respirez profondément et attardez-vous sur le reste : un arbre, un oiseau, un enfant qui regarde un chien qui regarde l’enfant. Vous voyez ? Votre voyage au cœur du métro n’a pas seulement fait de vous un aventurier intrépide. Vous avez vécu une expérience mystique qui a changé votre regard sur le monde. Maintenant fermez les yeux et regardez en vous. Vous avez changé. Vous le savez. Il ne vous reste plus qu’à découvrir de quelle manière.

Plus tard, lorsque vous retrouverez un petit morceau de carton grisonnant de vieillesse dans le fond d’une de vos poches, vous vous souviendrez avec la sérénité et la joie d’un sage, de ce moment où vous avez découvert votre âme.

 

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